On sera rentré avant l’été

Montevideo le 28 février 2019

L’ordinateur est enfin réparé, son disque dur changé.Voilà !
Ceci dit, je ne sais pas trop par où recommencer tant les événements et les péripéties se sont succédés ces derniers temps.
Il y eut tout d’abord la perte du précédent article, six ou sept pages converties inopinément en hashtags hashtags hashtags etc. Un incident informatique irrécupérable paraît il. C’est dommage ! Le récit était rédigé, prêt à poster, mais j’ai finalement décidé d’attendre un jour ou deux pour m’octroyer une dernière relecture, à froid. Dès le lendemain je ne lisais plus que des hashtags, dégoûté. J’y racontais notre périple dans le grand sud argentin, un chapelet de belles rencontres et de retrouvailles, de sites époustouflants et d’anecdotes de bourlingue, le long de la ruta 40 et de la ruta 3. Plus tard, certainement, je tenterai de réécrire ce morceau de voyage en Patagonie, ce bout du monde où le vent règne en maître.
En désespoir de cause et en guise de compensation, nous avions commencé un montage de photos légendées afin de publier un petit truc sur la Patagonie. Faut pas abuser quand même… Et là, paf ! L’ordinateur rame, rame, rame, et finalement renonce à s’allumer. Nous avons voyagé les trois semaines suivantes en multipliant les tentatives de redémarrage mais en vain. Bon, ça commence à m’énerver…
Enfin, trois jours après notre entrée au Brésil, la courroie d’accessoires du camion casse et nous laisse en panne sur le bord de la route et en rase campagne. Le premier village, Bagé, est à vingt kilomètres, il est midi, le soleil brûle et assomme, c’est dimanche, jour du seigneur, amen.

Alors que depuis notre départ nous n’avons eu aucune emmerde digne de ce nom, on dirait que le temps commence à se brouiller. Nous en tirons surtout la conclusion que le matériel a souffert durant ces vingt mois de voyage et qu’il est désormais préférable de l’économiser, de privilégier les bonnes routes aux pistes, d’accorder plus au confort et moins à l’aventure, celle qui use. En fait, il est temps d’organiser sérieusement notre retour.
À ce sujet, et d’un point de vue logistique, nous pouvons dire que Franky prendra le bateau le 9 mars, de Montevideo et en direction de Anvers, quand nous, nous prendrons l’avion le même jour, de Buenos Aires et en direction de…. Mexico !
Nous redécollerons ensuite le 15 avril de Cancun pour Bruxelles et il ne nous restera plus qu’à traverser la France, nez au vent, pour y humer une prometteuse ambiance nationale.

Nous serons donc rentrés en France avant l’été, dans ce pays qui arme ses flics jusqu’aux dents pour tirer dans la gueule des manifestants sans discernement, avec ordre de blesser, de bien viser entre les deux yeux des jeunes, des vieux, des pompiers, des ouvriers, des sans dent, en résumé, de gens souvent pauvres qui la ramènent parce qu’ils n’acceptent plus leur misère actuelle et celle plus terrible encore que les trop chers élus leur promettent. Cette France où les gens paient des impôts qui servent à payer des flics pour leur tirer dans la gueule, les gazer, les matraquer, les tabasser, les humilier, les nasser, les arrêter, sans discernement, sans discernement, sans discernement.

Nous serons rentrés en France avant l’été, dans ce pays où l’industrie du prêt à penser utilise les pires ignominies pour discréditer, humilier encore, diffamer, mépriser et insulter le mouvement social le plus important que la France aie connue depuis longtemps. Dans ce pays où la désinformation et les grossières tentatives de manipulations médiatiques rajoutent à un mépris de classe dégueulasse déjà pourtant clairement affiché tant il devient insoutenable à dissimuler. Sans vouloir sous-estimer le pouvoir de nuisance des médias dominants, on dirait bien que les français ont compris l’hypnose collective qu’ils leur vendaient et dont ils étaient jusqu’alors plutôt béatement victimes. Une telle défiance de masse vis à vis du JT de 20h, c’est bon et rassurant !

Nous serons rentrés en France avant l’été, dans ce pays où la justice perquisitionne les opposants politiques, arrête les syndicalistes, maintient en garde à vue des centaines d’innocents, fait preuve d’une sévérité extrême envers des manifestants pacifiques, invente des infractions ou s’en passe franchement et affiche une indulgence écœurante à l’égard des grands délinquants proches du pouvoir : un pays où le mot justice a perdu tout son sens.

Nous serons rentrés en France avant l’été, dans ce pays où la violence policière et l’arbitraire judiciaire s’invitent donc chaque semaine un peu plus éhontément et ne sont plus très loin d’être installés en habitude, pour ne pas dire en régime.
Nous serons rentrés en France avant l’été et je me sens prêt.

Mexico le 11 mars 2019.

Tout s’est enchaîné très vite ! Nous avons vécu de nouvelles magnifiques rencontres, à Buenos Aires comme à Montevideo, et avons partagé des moments inimaginables en leur compagnie. Nous avons aussi préparé Franky pour son départ, l’avons déposé au port puis pris un bus de nuit qui nous a laissé à six heures du matin dans Buenos Aires. Vingt-quatre heures après nous décollions pour Sao-Paulo tout d’abord et neuf heures plus tard pour Mexico. Ce furent dix jours incroyablement intenses et heureux, de ce bonheur que procurent les rencontres inattendues et bienveillantes pour les étrangers que nous sommes. Que ce soient Yumbel à Epuyen, Hervé à Buenos Aires, Hebert à Montevideo, Lydia, ici à Mexico, et tant d’autres qui nous ont ouvert leur porte tout au long de notre long périple, tous nous ont reçu en frères. La sensation est d’une douceur infinie et d’une espérance folle. Mille merci du fond du cœur à tous nos hôtes. J’insiste sur ce point parce que d’une manière générale, la peur de l’autre domine l’esprit des gens. Ceux qui prétendent qu’on ne peut accueillir toute la misère du monde par exemple, ce disant, ils expriment surtout la leur, misère, et n’expriment que leur immense faiblesse : la peur.
Je m’égare un peu mais c’est un sujet qui mérite d’être traité avec le plus grand sérieux parce que les gens ont massivement peur, partout. C’est ahurissant ! Après vingt mois de bourlingue en famille, à dormir dans les rues ou sur les parkings publics, nous savons désormais faire la différence entre le sentiment d’insécurité et l’insécurité elle-même. L’un est fabriqué à dessein et l’autre n’est que rarissime et largement évitable. En bref, comme l’a dit un pape dans un moment de grande inspiration : N’ayez pas peur !

A Montevideo on s’est garé sur un parking entre la quatre voies qui longe la côte et la rue qui mène au phare. Là, sous quelques palmiers, nous rencontrons Ahmed et Sophie, un couple de français dans nos âges ou à peine plus, et bourlingueurs de première catégorie. J’entends par là que ce sont les rencontres qui dessinent leur itinéraire et alimentent leur voyage, en aucun cas un guide ou des sites touristiques. La différence entre tourisme et voyage, en quelque sorte, pourrait se résumer à ça. Nous faisons connaissance et rapidement, à nos lectures ou à nos musiques communes, nous comprenons que nous allons bien nous entendre. Déjà, le chat noir de l’anarchie arboré sur le T.shirt de Ahmed m’avait paru de bon augure et deux cachaças plus tard (apéro brésilien), Sophie sortait son accordéon pour nous jouer du Goran Bregovic. Je l’accompagnai tant bien que mal à la guitare et plus tard, après « la valse des Négresses », nous convenons d’un asado en bonne et due forme pour le lendemain soir, avec apéro, barbecue et vin rouge au cul du camion. Notre rencontre fut si agréable qu’en définitive nous avons aussi partagé une sole de deux kilos et demi dès le midi, achetée à deux pas de notre campement sur un étal de pêcheur. Le soir venu, nos grillades furent copieusement arrosées et nous avons échangé sur la marche du monde, encore, sujet passionnant s’il en est, et nous l’avons jugée bien boiteuse.
Cette nuit là, nous avons eu la visite d’un voleur, le second depuis le début du voyage, et j’ai été stupéfait par la réaction de Céline. Je l’ai d’abord entendue crier : « Hééééé !!! Tu fais quoi làààààà ? HOOOOOOO !!! » Le temps que j’émerge totalement de mon sommeil, elle avait sauté du lit et s’élançait en courant, à quatre heures du matin, à la poursuite du voleur pris en flagrant délit. Dans sa fuite, il a abandonné son butin qui se résumait à ma veste en jeans aux poches vides. Quand elle est revenue, elle s’est d’abord assurée que son sac était toujours dans le camion car c’est surtout ce vol là, passeports et carte bancaire, qu’elle avait craint en surprenant le voleur. Cette capacité à réagir en pleine nuit, un cri, un bond et une course poursuite dans les vingt secondes qui suivent le réveil, moi, j’en suis incapable. Ma femme, elle, on dirait qu’elle a fait ça toutes ses nuits. Et encore, il a eu du bol qu’elle n’aie pas eu la machette à portée de main. En tout cas, elle nous a sauvé de la situation la plus périlleuse que nous ayons eu à rencontrer dans ce voyage. Championne !!!
Ensuite, Hebert est arrivé avec son vieux Mercedes aménagé. Il est uruguayen, retraité, et son sourire tout en douceur nous invite à partager le maté.La discussion s’engage et nous découvrons un homme d’une gentillesse aussi évidente que sa sérénité.
Il était camionneur de profession et aussi militant politique. Ça a débuté par son entrée en résistance durant la dictature puis continué plus tard par son élection de maire dans son village, puis par son élection au parlement uruguayen aux côtés de son ancien compagnon de luttes, Pépé Mujica. Ils militent au sein du Frente Amplio, mouvement politique que l’on pourrait comparer à La France Insoumise et dont la priorité consiste à réduire les inégalités sociales. Enfin, il deviendra sénateur lors du mandat présidentiel « del Pépé ». Aujourd’hui dégagé de ses obligations, il choisit de vivre dans son camion et de parcourir son pays et les alentours, en observant, en philosophant, en militant. S’il est à Montevideo ces jours-ci, c’est pour un événement politique majeur. Le président de la République, Tabaré Vazquez, va dresser le bilan des quatorze années de gouvernement du Frente Amplio, dans l’enceinte flambant neuve de l’Antel-Arena. Pour info, Antel c’est France-Télécom d’avant la privatisation, une entreprise publique qui investi dans des infrastructures publiques l’argent public de ses bénéfices qu’elle ne reverse pas à quelques richissimes actionnaires privés.
Bref… Nous avons garé nos camions respectifs dans une rue non loin de la salle du meeting et avons suivi Hebert, notre nouvel ami bourlingueur. En arrivant, nous réalisons que notre guide est un personnage politique et public de premier plan et, si l’on en juge par le nombre d’embrassades affectueuses qui lui furent adressées à son passage, il est aussi sincèrement très apprécié. Il nous présente à tous ou presque comme ses amis français, alors nous serrons des mains et faisons des bises à des gens que nous ne connaissons pas, des sénateurs, des députés, des ministres peut-être. Nous avons ainsi pu saluer celle ou celui qui sera le prochain candidat à la présidentielle pour le Frente Amplio lorsqu’ils se sont avancés vers Hebert pour le serrer dans leurs bras. La présence, à quelques pas de nous, de Pepe Mujica et de son épouse rajoutera à ce sentiment de privilège et à l’extraordinaire d’un moment inattendu que procure le voyage.
Concernant le bilan politique du Frente Amplio aux manettes de l’Uruguay, je vous propose un raccourci de chez raccourci mais, pour les plus curieux, je vous invite vivement à consulter internet sur le sujet. En matière d’accès à l’éducation ( sport, culture, arts, etc.), aux soins, au logement, en matière de créations d’entreprises, de croissance économique, d’infrastructures, ou encore en matière de sécurité puisqu’on ne peut pas éviter le sujet, et bien dans tous ces domaines et bien d’autres, en comparaison des autres pays d’Amérique du Sud, ce petit pays d’Uruguay est souvent premier de la classe et en tout cas toujours sur le podium.
En repartant au camion ce soir là, je fis remarquer à Ahmed et sophie que nous avions manqué une belle occasion de soutenir les gilets jaunes français, d’informer, de susciter l’adhésion dans cette assemblée de militants. Il nous aurait suffit d’en revêtir un et nous ne serions probablement pas passés inaperçus… Dommage !

Quelques jours plus tard, Franky était sur le port de Montevideo, prêt à embarquer, et nous, nous arrivions au petit matin sur l’autre rive du Rio de la Plata, à Buenos Aires.
Dans le précédent article ( celui qui a disparu et que vous n’avez pas eu ), je parlais de notre rencontre avec Hervé et Sandra et de leur accueil chaleureux à Buenos Aires, chez eux, alors que nous arrivions des fins fonds de la Patagonie. Hervé est un ami guitariste français de David, mon ami guitariste français. Il vit à Buenos Aires depuis longtemps et est marié à Sandra. David nous avait mis en contact et hop ! C’était début février.
Cette fois-ci, un mois plus tard, Hervé savait que nous devions repasser par la capitale argentine pour y prendre l’avion. Aussi, à la descente du bus de nuit en provenance de Montevideo, nous sommes allés directement de Retiro, l’immense gare routière sale et déserte à cinq heures du matin, jusqu’à Villa Crespo, le quartier où vivent nos hôtes.
Hervé est prof de français, dispense des cours privés à son domicile et alors que nous savourons un maté, un café et quelques media-lunas ( croissants ) il nous propose de participer à un cours, le soir même, sous forme de discussion avec ses élèves. Le thème en serait notre aventure et le principe, celui d’un question-réponse tout en français. Le prof serait là uniquement pour arrêter la discussion lorsqu’il soulèverait un apport de vocabulaire ou une tournure grammaticale erronée.
Ce fut un moment délicat et délicieux, quand par exemple les trois élèves du soir, dont le plus jeune devait avoir la quarantaine bien sonnée, faisaient des efforts de prononciation aussi adorables que vains.
Leur accueil fut encore incroyablement bienveillant et pour notre dernière soirée dans l’hémisphère Sud, nous invitons Hervé et Sandra à dîner de quelques kilos de viandes grillées, dans un restaurant de leur quartier, le tout légèrement arrosé de jus de Malbec. Ultime petit bonheur argentin.

Le lendemain nous nous envolions pour Mexico, désormais sans maison mais pas sans toit puisque Lydia, la maman d’Ale nous invitait gentiment chez elle. Lydia est une dame merveilleuse, une maman qui nous a reçu comme ses enfants et ses petits enfants, une perle rare.
Nous avons alors été rejoints dans la capitale mexicaine par Rachid et Nathalie, qui, après quelques mois en Asie et en Inde ont décidé de nous rendre visite de l’autre côté du globe. C’est une première pour eux en Amérique latine et nous faisons fièrement office de guides pour ces deux baroudeurs qui n’en ont jamais eu besoin. Nous passerons quelques jours à flâner dans Mexico puis partons ensemble pour le Yucatan et Sisal.

Sisal, Mexique, le 24 mars 2019.

 

Hier c’était l’acte XIX des gilets jaunes et l’armée fut appelée en renfort. La police a matraqué, gazé et embarqué comme le samedi précédent, comme tous les samedis depuis quatre mois. L’issue de ce conflit social reste en suspens et semaine après semaine s’installe le mauvais feuilleton, 100% production française, de la répression ; la suite au prochain épisode. Quand je repense aux grands médias, presse, TV ou radio qui, tous en chœur louaient le sauveur, le phénomène, la comète, le révolutionnaire même, ils sont allés jusque là et sans gêne aucune en plus, puis qui reprirent en refrain dans l’entre deux tours « ce sera Macron ou le chaos », et ben… Merde ! Merci pour tout ! On a eu Macron et le chaos.
Au tout départ, à l’acte deux ou trois, il aurait peut-être suffit de rétablir l’ISF et de dire c’est bon, on discute. Mais c’était sans doute bien trop humiliant pour ce Président.
En tous cas, on va rentrer dans un sacré bordel !

Pour l’instant on est à Sisal, ce village de pêcheurs mexicain où nous avions passé plusieurs semaines l’an dernier. Les flamands roses sont toujours là et mes amis Sapo et Mémo aussi. Ces jours-ci, le vent du nord nous empêche de sortir pêcher mais en revanche, apporte dans sa brise une délicieuse et fraîche douceur. Il ne fait plus que trente degrés maximum au plus chaud de la journée.
Sisal est paisible. On va pêcher, on mange du poisson frais, on fait la sieste à l’ombre, dans un hamac, et guère plus. C’est ici que nous souhaitons terminer notre périple, le voyage de la famille positiveslatitudes.com.
Nous atterrissons à Bruxelles le 16 avril et allons récupéré Franky, normalement déjà débarqué sur le port d’ Anvers. En ce moment il est quelque part en mer, entre le Brésil et l’Afrique.
Céline va bosser dès le lendemain de notre retour, à Saint-Sever tout d’abord, puis à Capbreton. Iban va faire sa rentrée en 2nde au Lycée Charles Despiau de Mont-de-Marsan, logé chez mamie Ballon et Amélie rentre en CE2, à l’école de Saint-Sever, et sera chez papi Jacques et mamie Maryse. Il nous est apparu important qu’ils puissent renouer avec le rythme scolaire sur cette fin d’année, avant d’entamer la prochaine. Deux ans sans prof ! Ça va leur faire drôle mais nous ne sommes pas inquiets. Ils seraient plutôt même en demande tant ils ont assez vu leurs parents ces deux dernières années.
Quant à moi, j’ai quelques pistes et, j’espère, un choix à faire d’ici peu.

Nous terminons donc notre aventure en douceur, dans les préparatifs du retour et nous sommes pleins à ras-bord de souvenirs communs, extraordinaires, intenses. Nous mesurerons toute la portée de cette expérience plus tard et nous en récolterons alors quelques fruits ensoleillés, de beaux souvenirs.
Ce fut un bonheur.

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