Le Pérou en camping-car : la cordillère blanche et la laguna 69

Cuzco, le 27 octobre 2018.

Mon petit frère se marie et m’a demandé d’être son témoin ! Bim ! La cérémonie aura lieu à Saint-Sever le 31 août prochain. Bam ! C’est un événement heureux en soi et connaissant les amis proches de mon frangin, la fête promet d’être exceptionnelle ! J’essaierai d’être à la hauteur, pour ne pas dire au niveau. Au-delà de la solennité du moment et de la joie ressentie pour Greg et Aurélia, ce jour marque aussi pour nous une date limite à notre voyage (une « dead-line » comme il se dit de bon ton de nos jours, dans la start-up-nation). Le rendez-vous est immanquable et s’impose à nous comme un terminus qui jusqu’alors n’était pas vraiment concret. Oui, c’était sûr, un jour nous rentrerions, mais comment ? Et de quel coin du monde ? Et quand ? Autant de questions dont on se régalait parce que la réponse était inexorablement : « On verra bien ! ». Telles étaient nos perspectives, floues et fuyantes, délicieuses. Désormais le compte à rebours est commencé et même s’il ne m’est pas venu à l’esprit de les compter, chaque jour qui file est soudain coupable d’être trop furtif. C’est une parenthèse que nous avions ouverte en juin 2017 et nous devons à présent penser et réussir sa fermeture. De nouveaux plans et de nouveaux itinéraires sont à l’étude.
La mission est sérieuse.

Selon une sorte de routine, nous avons quitté la côte Pacifique pour les montagnes. Et quelles montagnes ! Pour accéder à la Cordillère Blanche, la route est… disons sensationnelle. De Chimbote à Caraz, elle grimpe inlassablement le long du canyon del Pato qui se fait, au fil des kilomètres, précipice toujours plus profond. Complètement défoncée par les éboulements de rochers ou les pluies, elle est tellement étroite que deux véhicules ne peuvent se croiser que dans des recoins aménagés ici et là, contre la paroi rocheuse. Sensations fortes garanties ! Les tunnels aussi n’ont qu’une voie et pour les franchir sans encombre, le premier arrivé klaxonne pour avertir de sa présence, obtient la priorité et traverse, sans toutefois jamais cesser de klaxonner. Amélie a trouvé ça génial. Souvent,un camion ainsi alerté patiente de l’autre côté du tunnel. Il nous aura fallut faire une marche arrière de cent mètres pour comprendre ce fonctionnement. C’était le premier tunnel d’une longue série et nous y sommes rentrés sans avertir. On a soudain entendu le son puissant de la trompe d’un camion et nous sommes rapidement trouvés nez à nez avec lui. Nous n’avions plus qu’à reculer dans cet étroit boyau de montagne. La tension nerveuse stimulant parfois la compréhension, la leçon fut retenue du premier coup. Sérénité en moins.

 

Et puis les sommets sont apparus, imposants et fiers pics enneigés de la bien nommée Cordillère Blanche. Ils sont ainsi une vingtaine à culminer à plus de six mille mètres dans cette région isolée du Huascaran. Après deux nuits de repos à Caraz nous décidons de visiter la paraît-il sublime « Laguna 69 », perchée à 4600 mètres au pied de gigantesques glaciers.

 


Nous passons une pénible nuit à 3700 mètres, sur une corniche, et à l’aube parcourons les trente derniers kilomètres de piste qui nous amènent en bout de vallée, deux cents mètres plus haut. Nous laissons Franky sur un champ devenu parking, en compagnie de quelques alpagas et vigognes ( sortes de petits lamas tellement mignons qu’on croirait des peluches) et attaquons sur-motivés le trek qui nous mènera à la Laguna 69. Les guides et les différents commentaires sur le net annoncent une randonnée « aller » de deux heures et demi, pour les plus expérimentés, trois heures ou plus pour les autres dont nous faisons partie.

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Malgré une entame de parcours plutôt plate, ce qui en péruvien signifie que ça monte et ça descend tout le temps, gentiment, comme une ondulation, nous nous rendons vite compte que l’altitude nous oppresse, nous écrase. Nos jambes sont beaucoup plus lourdes, nos têtes moins lucides, toutes occupées à la gestion d’un effort physique d’un nouveau type. Iban part devant et je tente de le suivre, de plus en plus loin derrière, tandis que Céline et Amélie ferment la marche, s’arrêtant régulièrement pour faire reposer ses longues jambes d’enfant de huit ans. Après deux heures de marche le long d’une rivière nous rencontrons une paroi imposante et entamons son ascension en d’interminables lacets abrupts.
Les pieds traînent, les pauses sont nombreuses et la bouche reste ouverte à la recherche de cet indispensable carburant : l’oxygène. Une fois au sommet, la sensation de fatigue est accablante, les idées sont brouillées, et le souffle de plus en plus court. Ptiku m’avait conseillé un exercice de respiration qui consiste à inspirer en comptant jusqu’à trois, quatre, cinq ou plus puis d’expirer en gardant ce même tempo. Bon, au volant du camion sur la côte Pacifique ça marche nickel… mais là, à 4200 mètres, en sueur et en pente raide, j’en suis à inspirer-expirer trois fois avant de pouvoir compter jusqu’à deux ! Je me pose sur un caillou et je récupère cinq ou dix minutes. Mon rythme cardiaque baisse gentiment et je regarde cette seconde paroi un peu plus loin qui, très normalement, m’inquiète. Elle à l’air encore moins sympa mais on aperçoit, plus loin derrière, l’énorme glacier au pied duquel se trouve l’objet de notre souffrance, la laguna 69. Je redémarre après avoir laissé passer quelques randonneurs aux visages marqués par les grimaces de l’effort, et aussitôt reparti, les symptômes de l’épuisement réapparaissent. Ça grimpe grave et je dois m’arrêter tous les cent mètres pour respirer : inspirer, souffler, inspirer, souffler…. Je lève la tête régulièrement vers le sommet, il n’est plus qu’à trois ou quatre lacets, mes pieds trébuchent sur les rocailles du sentier tandis que chaque pas effectué est un effort incroyable que je demande à mon organisme. Je grogne, souffle, étouffe, me noie, je ne sais plus, tous les voyants sont dans le rouge. Je me donne l’impression de ce gars perdu et assoiffé dans le désert et qui rampe lamentablement jusqu’au sommet de la dune pour y découvrir l’oasis salvatrice ; de l’autre côté, l’eau, la vie, la laguna 69. L’arrivée est à cent mètres, cinquante, puis vingt, puis dix, puis je m’arrête au bord de l’asphyxie et si je garde bouche béante, c’est autant pour l’oxygène que par stupéfaction. Devant moi c’est le drame absolu ! Le sentier descend doucement sur un plateau où paissent des vaches, le longe sur huit cents mètres et se termine au pied d’une nouvelle paroi, un mur de cent cinquante mètres de haut ! Comment vous dire ? Je crois bien que je vais défaillir, je suis plié en deux les mains sur les genoux, la tête sur-tendue vers l’avant, gueule grande ouverte et le cardio en sur-régime. Bien sûr je ne peux pas vous décrire ma tronche étant donné que je ne me suis pas vu mais ça devait pas être jojo. Ensuite je me souviens avoir pensé :  « Mais que font ces vaches ici, à 4400m ? C’est n’importe quoi ! ». Et puis j’ai attendu … J’ai attendu que mon cerveau refroidisse et cesse de s’interroger quant aux capacités alpines de l’espèce bovine, j’ai attendu que les vaches arrêtent de me regarder en se posant la même question, j’ai attendu que la pompe à air se calme un peu et ce fut long… mais heureusement pour moi, pas une éternité et enfin, j’ai attendu que les filles arrivent, si jamais elles parvenaient jusqu’ici, bien entendu. Le temps que je boive un coup, que je manque me noyer en avalant de travers, que je tousse et suffoque à nouveau à la recherche d’air et franchement c’est affreux car je venais à peine de me remettre la respiration d’aplomb, bon bref…. les filles sont arrivées sur le plateau des vaches vingt minutes après moi et m’ont trouvé dans un sale état.

Amélie est rincée, se déplace avec des boulets de plombs aux pieds et son joli minois est tout rougi par l’effort de l’ascension. Céline aussi est épuisée mais après une pause de dix minutes, rassemblant ses dernières forces, elle poursuit vers le dernier sommet. Amélie et moi renonçons sagement et entamons la redescente ensemble. Notons au passage que faute de condition physique, la sagesse permet toujours de sauver la face mais n’empêche, généralement je n’aime pas l’idée d’abandon, quel qu’il soit, mais cette fois-ci j’ai subit de plein fouet ma déjà longue carrière de fumeur et trouvé la limite physique à ce plaisir vénéneux. Céline, elle, c’est une championne ! Je connais depuis longtemps sa détermination, mais là, franchement, la classe ! Et qui c’est ma femme, hein ? Et ouais !


Iban, lui aussi visiblement marqué par cette épreuve, nous a rejoint dans la descente. Outre les jambes lourdes et de grosses ampoules aux talons, il a très mal à la tête, un autre symptôme de la haute montagne. Il faut dire que sa stratégie de parcours, caractéristique d’un adolescent de seize ans plutôt sportif et en manque d’action, fut très simple : Tout à fond jusqu’en haut ! Preums ! Puis tout à fond jusqu’en bas ! Preums !
De retour au camion, vers quinze heures, Amélie, Iban et moi nous allongeons, chacun dans son lit et nous endormons illico. C’est Céline, complètement épuisée, nettoyée, rincée et essorée qui nous réveillera une heure et demi plus tard. Nous avons marché environ vingt kilomètres en huit heures de temps ! Pour ceux qui font l’éloge de la lenteur, je leur conseille !
Ensuite, il nous a fallut rapidement repartir avec le camping-car et redescendre à trois mille deux cents mètres pour la nuit, sur le parking en terre et en pente d’un petit resto, dans le premier village rencontré. Pas de berceuse, pas d’histoire !
Ce fut un gros dodo, de ceux qui réparent.

Le lendemain nous avons peu roulé, une paire d’heure sur une assez bonne route et jusqu’à Huaraz,
préfecture de cette région haut perchée. Nous restons trois jours sur un terrain pas si vague que ça puisqu’il jouxte le grand hôtel Real Huascaran dont il est la propriété. Le deal est le suivant : On bivouaque en sécurité dans une grande ville, on dort dans le camion, on a du wifi, et nous avons accès à une chambre pour la douche chaude et les toilettes. Tout petit prix. Nickel.
On s’est beaucoup baladé dans cette jolie ville entourée de sommets enneigés et aux larges avenues commerçantes, à l’ombre de leurs arceaux. Le dernier jour, Iban et moi sommes allés à Ticapampa, un village isolé à une heure de route de là. C’est le samedi de la fête locale et jour de « Corrida de Toros » !

Loin d’être un aficionado passionné, j’ai en revanche toujours aimé l’ambiance, l’adrénaline en piste et cette sorte de danse entre le fauve et son dompteur, danse funeste s’il en est. Mais la mort d’un animal ainsi ritualisée, m’émeut certes mais sans jamais me dégoûter. Tout gosse, chez mes grands-parents, j’ai souvent vu et même participé, plus tard, à tuer les canards gras, le cochon, les poulets, les lapins, etc… Et ces journées-là étaient à la fois rituelles, festives et graves. Un événement quoi !Alors bon.. Et puis parmi tous les animaux que tuent les hommes, ceux là ont au moins le privilège de pouvoir se battre bravement avant de mourir. Peu de Charolais et à ma connaissance aucun poulet, furent un jour graciés pour leur bravoure. Bref… j’en reparlerai volontiers avec qui le souhaitera, mais un verre amical à la main et autour, pourquoi pas, d’une belle entrecôte.
Nous nous installons donc dans les arènes les plus précaires qu’il m’ait été donné de voir, où seule la tribune présidentielle est en dur (disons un dixième de l’arène), quand le reste du cercle est un assemblage brinquebalant de ferrailles et de planches irrégulières, le tout fixé par des cordes. Ici, pas de barrera ni de rangs, pas d’ombre ou de soleil, le prix est le même pour tous : vive la fête populaire ! En revanche, tout comme en Espagne ou en France, le callejon voit passer quelques cigares fumés par les notables locaux aux cheveux gominés.
Un vent glacial s’est levé et la course a débuté sous la pluie. Les arènes sont combles malgré tout, et les vendeurs de parapluie et autres ponchos en plastiques ont gagné leur journée et sans doute même leur semaine. Quatre taureaux seront toréés puis rapidement et bien tués par les deux protagonistes du mano a mano. Dans les tribunes, les enfants jouent, les femmes les surveillent d’un oeil, les hommes boivent, mangent, rient, et nous on se régale de l’ensemble. Certains gaillards auront trop bu puisqu’une pathétique bagarre éclate entre deux hommes, dans les gradins face à nous, aussitôt maîtrisés par les spectateurs dérangés. Vu leur état d’ébriété, ils auraient pu se blesser en tombant mais guère plus.
Bilan : Trois oreilles pour l’un, une belle bronca pour l’autre et un authentique dimanche à la campagne pour nous.

Avant de quitter Huaraz, nous postons les cartes postales que nous avions acheté… au Mexique. On peut donc en conclure que les services postaux sont d’une extrême lenteur en Amérique Latine.

Plus sérieusement, il est grand temps de rejoindre la capitale, Lima, où Papi Michel doit atterrir dans trois jours. Nous avons préparé un solide programme pour sa venue : Paracas, Huacachina, les lignes de Nazca, Cuzco et d’autres villes coloniales, la vallée sacrée, le Machu Picchu et plein d’autres vestiges incas, le lac Titicaca, et bien sûr les routes incroyables de l’altiplano.
Va encor’y avoir du sport !

 

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