La Colombie en camping-car, partie 2

Filandia, zona cafetera, Colombia. Le 27 juillet 2018.

L’autre jour Iban me racontait que lors de son retour en France il avait eu toutes les peines du monde à exprimer, ou en tout cas faire entendre à ses interlocuteurs, que voyager n’est pas toujours facile. Sitôt qu’il tentait d’en parler il se faisait remballer sur l’air de : « De quoi tu te plains ? » Une surveillante du collège a par exemple été outrée lorsqu’il lui a dit qu’il pouvait, de temps à autres, souffrir de solitude. Elle lui rétorqua alors vertement qu’il ne mesurait pas sa chance et ferait mieux de se taire. Si elle savait…

Quelquefois, je fais le difficile constat d’un manque d’enthousiasme dans notre voyage. C’est vrai, il y a des périodes creuses durant lesquelles chacun se replie un peu sur soi et semble se lasser de bourlinguer, se foutant éperdument du paysage, par exemple, ou évitant les rencontres. Ça arrive.

Tout laisse à penser pourtant, que nous suscitons de l’envie parmi les gens que nous croisons tout le long de notre route. Ici, nous faisons visiter notre maison quotidiennement à des colombiens émerveillés et curieux, et répondons autant que possible à leurs innombrables questions. Pour autant, il arrive que je m’abstienne de leur dire la vérité : « Et bien figurez-vous qu’en ce moment on se fait tous la gueule dans le camion pour une sombre histoire de vaisselle et croyez-moi, les journées sont longues ! » Je suppose que le colombien émerveillé réfuterait cette vérité pour ne pas trop abîmer son émerveillement, son voyage idéal.

Je me dis qu’il en va de même pour cette surveillante de collège que j’ai aussi entendu qualifiée de « c’te conne de pionne. »

C’est vraiment dur de voyager. Ça forge à l’ancienne. C’est un choix de vie tellement inconfortable matériellement que certains n’en supporteraient même pas l’idée. Et normalement, l’idée qu’on préfère se faire d’un voyage exclut le casse-tête du linge, la fatigue nerveuse de tous après neuf heures d’une route défoncée pour faire 200 km, la pénurie d’eau qui nous prive d’une douche, la grippe qui nous frappe en famille, la chaleur étouffante, les insectes volants en tous genres qui nous emmerdent chaque soir depuis un an, etc. Si je cherche généralement à vous raconter les aspects merveilleux de ce genre d’aventure, et ils sont quasiment quotidiens, je prendrai un jour le temps de vous décrire plus en détail combien le nomadisme est rude.

On découvre rarement des trésors sans s’éreinter dans leur recherche et on ne peut que difficilement s’en plaindre

Le retour des enfants fut marqué par deux choses : Leur incroyable capacité à se remettre dans le bain dès les premières heures, comme si de rien n’était, et une série de difficultés (dont ils sont totalement étrangers) et qui a rendu ce mois de juillet un peu compliqué. Tout d’abord, nous avons cru devenir fous à cause de la téléphonie mobile colombienne. Je raconte le plus rapidement possible car ça peut servir si un jour, un proche ou vous-même voyagez en Colombie.

En arrivant à Cartagena, Céline et moi avons acheté une carte sim locale et rechargeable à la semaine ou au mois, comme nous le faisons d’ailleurs dans presque chaque nouveau pays traversé. Cette fois nous choisissons l’opérateur Tigo et prenons pour chacun de nous une carte-recharge de quinze jours d’appels, de sms, et un ou deux giga d’internet. Nous devions pouvoir communiquer aisément durant la période de paperasserie pour sortir le camion du port. Cette option fonctionna nickel et nous fut grandement utile.

Un mois plus tard, quand les enfants sont arrivés, nous avons réalisé qu’il serait bon de recharger nos cartes de téléphone. Sait-on jamais. Et me voilà à Bogotà dans une de ces innombrables échoppes qui vendent de tout ou presque, et entre autres milles articles, des recharges téléphoniques Tigo, Claro ou Movistar. J’en demande une à la jeune femme qui me sert, pour un mois, à 40000 pesos (environ douze euros). Elle prend alors mon téléphone, entre mon numéro dans son ordinateur, attend quelques secondes et me rend mon portable en m’expliquant que j’allais recevoir un sms de l’opérateur pour valider ma recharge. Tout normal. Com’d’hab. Sauf qu’après un quart d’heure devant son comptoir, je n’avais toujours pas de texto et elle toujours pas ses 40000 pesos. Alors elle reprend mon téléphone et y entre un nouveau numéro puis me regarde, muette et catastrophée. Après quelques secondes de monosyllabisme, elle parvient à me dire que mon portable est bloqué, que c’est grave, qu’elle appelle son patron tout de suite. Allons bon !

Je vous la fais courte parce que sinon j’en ai pour dix pages…

Le patron a déboulé qui voulait ses 40000 pesos. T’es pas fou non ? Je te payerai quand mon téléphone sera bien rechargé, que je lui dis. Il me dit qu’il va appeler les flics. Je lui dis que ça m’étonne pas, qu’il a la gueule à ça et que de toute façon, flics ou pas, je lui filerai pas un peso tant que je n’aurai pas « ma puta recarga en el celular ». Les flics arrivent. On s’explique. Je paye 40000 pesos.

J’ai les boules comme c’est pas permis. Je dois me rendre dans une boutique officielle Tigo pour qu’ils débloquent mon téléphone. J’aurais dû le faire enregistrer dans un délai de vingt jours, chez l’opérateur qui m’a vendu la carte sim. Passé ce délai, le téléphone est automatiquement bloqué. Inutilisable sans wi-fi. C’est la loi colombienne de protection contre les vols de portables.

Ensuite on a passé deux jours à faire débloquer nos téléphones et on a finalement échoué dans le déblocage de celui de Céline. C’est mort. Le fin mot de l’histoire c’est que les passeports étrangers ne sont pas enregistrables. Seules les cartes d’identités colombiennes le sont.

Finalement, ça fait deux jours que les enfants sont revenus et nous n’avons fait que tourner en rond, dans et autour de Bogota, pour cette histoire. Pour rien.

Nous quittons la capitale. Nous avons beaucoup mieux à faire.

A deux heures de route au nord de Bogota, se trouve Suesca. Ce village est quelconque, tout de murs de briques nues et de rues poussiéreuses. Ce qui attire les visiteurs, ce sont les parois d’escalades des montagnes environnantes. Un vrai paradis pour les amateurs de grimpette, et Dieu sait s’ils sont nombreux.

Nous sommes ici pour qu’Amélie réalise un de ces souhaits les plus chers : escalader une vraie montagne. Ainsi, mère et fille ont pris un cours d’escalade, sont descendues en rappel et sont rentrées enchantées de leur après-midi. Iban et moi suivions les quarts de finale de la coupe du monde dans un bistrot à empanadas.

Ensuite nous sommes allés à San Gil, au terme d’une interminable journée de conduite. La Colombie mériterait qu’on s’attarde sur le comportement de ses automobilistes autant que sur l’état de ses routes. Le mélange des deux crée une sorte de danger chronique et de qui-vive permanent, mais fort heureusement, rarement à plus de quarante kilomètres heure. Conduire ici rend fou !

On ne parle pas en distance, ça ne veut pas dire grand chose, on parle en heures de route. Il nous est effectivement arrivé de rouler neuf heures, dans la montagne et au cul des camions, pour faire 200 bornes. Conduire ici rend patient !

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Mais en vérité ce pays est tellement beau, qu’au fond on s’en fout du temps passé sur la route. Le paysage est sublime, verdoyant, fleuri, vallonné ou franchement montagneux et toujours étonnant.

Je reviens à San Gil…. Nous sommes ici pour le rafting !

Nous nous posons sur le parking d’un complexe hôtelier, genre centre de vacances pour adhérents de la CAJASAN, une sorte de mutuelle… j’ai pas tout compris. Nous connaissons déjà l’endroit pour nous y être arrêté une première fois avec Céline courant juin et nous avions adoré profiter de la piscine, du Jacuzzi, du hammam ou du wi-fi. Nous sommes lundi et demain à treize heures, la France joue la demi-finale de la coupe du monde face à la Belgique. Nous irons donc dans la matinée réserver notre sortie de rafting pour mercredi, puis reviendrons voir le match ici. Voilà le plan.

Ce mardi matin, j’ai un réveil long et pénible. Je me sens plus fatigué que la veille au soir. Je me lève le dernier, boit un café sans conviction et nous partons en ville, dans les locaux de Colombia -Rafting. Nous réservons une descente sur le Rio Fonce pour les filles et une descente sur le Rio Suarez pour les garçons. Les minutes qui passent ne me rassurent pas sur mon état de fatigue. Je sens que quelque chose déconne. Je me traîne deux heures dans les rues de San-Gil en suivant ma famille, nous déposons le linge sale dans une laverie puis rentrons à la maison, au camion.

Nous assistons à la victoire française dans le bar de Mundo Guarigua, l’hôtel, et je vais me reposer totalement épuisé. J’annonce aux miens que je suis en train de tomber malade, et que ça m’a l’air salement agressif.

Le lendemain j’ai du décliner, la mort dans l’âme, la descente en rafting du terrible Rio Suarez, classe 5. Un must dans le milieu du rafting ! Iban y est allé seul, entouré toutefois de touristes américains et canadiens, et en est revenu ravi. Il a adoré la puissance et le tumulte de la rivière jusqu’à ce que cette dernière, dans un rapide nommé « La surprise », ne l’éjecte bel et bien de l’embarcation. Sensations fortes !

Les filles, de leur côté, ont eu une descente bien plus calme, une tranquille ballade sur la rivière.

Quant à moi, j’étais comme assommé au fond du camion.

Le lendemain Céline a conduit jusqu’à Bucarramanga, où nous avions projeté de voler en parapente. Une première pour chacun de nous.

Amélie en vol

Lorsque nous arrivons sur le site, un nombre impressionnant de parapentistes sont en vol. La ville gigantesque s’étale en contre-bas et les ailes multicolores planent dans son ciel. Je vais voir Oscar, le boss du lieu et ce dernier m’annonce qu’aujourd’hui, les conditions de vol sont parfaites. Nous devrions en profiter, rajoute-t-‘il.

C’est ainsi qu’une heure à peine après notre arrivée, nous volions les uns à côté des autres, montant dans les courants ascendants avec les rapaces du coin et redescendant en de longs virages. C’était fabuleux. Même en rêve, voler n’est pas aussi beau.

Il faut dire que je planais doublement. La fièvre m’accablait depuis le matin et la sensation du vol en a été, je pense, décuplée.

De retour au camion, j’étais knock-out.

Ce fut le début de la seconde et majeure difficulté du mois de juillet. Ici, ils appellent ça le « Mal Estar » et le mal-être made in Colombia, c’est une putain de grippe ou de virus cousin qui nous a littéralement laminé pendant dix jours ! Zéro énergie, encore moins d’appétit, à bloc de fièvre, toux sèche, mal de crâne et courbatures qu’on a l’impression d’avoir été passé à tabac par Benalla himself ! En deux mots : Mal Estar. Iban et Céline ont commencé à se sentir mal le lendemain. L’épidémie s’était propagée dans le camion.

Nous n’avons pas été consulté de médecin tant les locaux connaissaient nos symptômes et nous prodiguaient tous le même conseil. La seule chose à faire était de les traiter, ces symptômes, avec des antalgiques, boire beaucoup et notamment des tisanes avec citron, miel et gingembre, nous reposer et attendre que ça passe.

Ce virus nous a plongé dans une sorte de léthargie malsaine dont nous sommes sortis une semaine plus tard, avec une grosse gueule de bois.

Nous avons choisi de nous poser dans un camping confortable pour nous refaire une santé dans des conditions correctes. La convalescence a duré six jours.

Seule Amélie a échappé à cette cochonnerie et a assisté au naufrage du reste de la famille. Ce fut pour elle l’occasion de nous montrer son grand cœur. Elle prit soin de nous autant qu’elle le put et se dévoua à son rôle d’aide soignante avec le plus grand sérieux. Un amour.

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Bogotà, le 5 août 2018.

De Medellin, nous sommes partis vers le sud et la magnifique zone cafetière. C’est à Filandia que nous bivouaquons, derrière la caserne des pompiers et au dessus de la piscine municipale, sur un bout de pelouse et de gravier. Le centre du village, à l’architecture coloniale et très coloré se trouve à deux rues du campement. La place principale, bondée de locaux, est animée de musiciens ou de commerçants ambulants et entourée des terrasses de cafés. Les balcons sont fleuris et on se sent bien. En fin de journée nous recevons un message de La Bétaillère n’home-made. Nos amis les normands arrivent ce soir sur le spot. Cool ! Amélie va retrouver sa copine Léa et nous cette famille très sympa.

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Nous avons passé trois jours ensemble dans ce village, visitant et flânant tandis qu’Amélie et Léa étaient devenues inséparables.

Nous sommes repartis en direction de Bogotà où arrivera sous peu de la famille, en l’occurrence, Ptiku et Babé. Ça fait bientôt quatorze mois qu’on ne s’est pas vus, contrairement aux dix ou quinze dernières années où nous nous sommes régulièrement retrouvés pour ces tellement joviales réunions familiales d’Es Lo Que Hay. Là, on s’embrassait, on se racontait nos histoires en buvant l’apéro, on mangeait, on chantait, on dansait, on re-buvait des coups en jouant et en chantant, on rediscutait et on finissait par se ré-embrasser. Rendez- vous le mois prochain ! Bon… la famille quoi !

Le truc, c’est que là, ils arrivent dans trois heures !!! Ici, à Bogotà !!!

Je suis excité comme une puce ! J’ai juste le temps d’aller chercher une bouteille d’Aguardiente, de prendre une douche et de commander un taxi pour l’aéroport.

C’est parti !

4 commentaires

  1. Ces photos “respirent” la Colombie… Salento et la vallee de Cocora ne sont pas cités, je n’ai pas vu de palmiers mais le colibri m’y fait penser.. Vu que vous étiez dans le coin c’est sans doute pris là bas. Bonne continuation avec les bons et moins bons côtés que tous, c’est certain, ne sont pas prêts à prendre en considération. Certains ne voient les choses que par leurs lucarnes qui sont parfois bien petites…

  2. Bonjour la familia Daugreilh. Je suis vos expéditions avec emerveillement. Tout n’est pas conte de fée mais tout est VIE. La nature humaine et terrestre est d’une richesse impressionnante que le cul vissé sur des certitudes pourrait en faire oublier toute l’énergie que cela demande.
    Tous pareils tous différents mais avec bienveillance !
    Belle route à vous.

    1. Salut David, quel plaisir d’avoir de tes nouvelles,j’espère que tout va bien pour toi et tes enfants. Que le vaya bien!
      Besos.

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