Equateur et Pérou par la côte Pacifique en camping-car

Puerto Engabao, Ecuador, le 16 septembre 2018.

Après trois mois de discussions familiales, nous avons décidé de vendre Franky, notre maison roulante, notre super-camion ! Nous souhaitons le vendre ici, en Amérique du sud, si possible en début d’année prochaine et pour ce faire, le Chili semble être la destination la mieux appropriée. De prime abord c’est une décision qui peut surprendre mais l’explication est très simple et je vous la donne : plus le temps passe et moins nous avons envie de rentrer. Ainsi, finances obligent, pour poursuivre notre tour de ce beau Monde et le boucler, la vente du camion nous apparaît indispensable. Elle nous permettrait alors de prendre quatre billets d’avion pour l’Indonésie, remonter l’Asie du sud en visant Pékin et rentrer en Europe avec le Transsibérien, le tout en mode back-packers, mochileros ou sac à dos, comme vous préférez. Voilà le plan.
Si nous ne réussissons pas à vendre Franky, car nous ne le braderons pas, alors nous le renverrons en Europe depuis Montevideo et serons de retour l’été prochain. Nous nous préparons sereinement aux deux options.
S’installer à l’étranger n’est pas pour nous. La famille, les amis et la qualité de vie dans notre région forment la somme de nos manques, de ceux que nous voulons bien prolonger encore un petit peu mais pas indéfiniment. Par exemple en cette période, dans les Landes, la lumière change, le soleil gagne en douceur, en miel, en ambre, ces teintes qui annoncent les prémices de l’automne. Elle est ma saison préférée, celle des champignons, des palombes, des châtaignes et du bourret, des premières tablées devant la cheminée pour se régaler de cèpes ou d’oronges quand la pluie et le vent déclarent de concert la fin officielle de l’été. Combien j’aimerais passer une journée, bâton en main et panier dans l’autre, dans les bois du Marsan ou de la Chalosse ! Et d’autant plus que mis à part en Alaska, il y a plus d’un an, nous n’avons pas vu le moindre chapeau de champignon dans les forêts. Frustrant vous dis-je ! Ami Cophile, Ami Cophile, prends donc ton verre !
Alors d’accord ! On mange des langoustes depuis une semaine, juste sorties de l’Océan et au prix de la sardine mauritanienne mais n’empêche… Je me délecte en songe de ce repas futur avec nos amis les Garcia, Sourbès, Chassagne, Baillet, Passicos, Sainte-Marie, Rollin, Devert, Cantiran, Ménard, Latapy, Hamami, Murray, Boniface, et j’en passe. On serait tous chez Lacadée, à Cambayou, autour d’une garbure, suivie d’un confit de canard et hart de cèpes ! J’en rêve ! Ça m’arrive, en vrai.
De même, serrer dans nos bras à nouveau nos parents, nos frères et sœurs et se raconter nos vies ou rire à la dernière anecdote croustillante d’un neveu, cette fois attablés autour de saveurs éternelles, celles de l’enfance. Là encore un régal à venir.
L’idéal serait qu’on bourlingue jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à ce que ces attaches affectives nous ramènent peu à peu, jusqu’à ce que nous n’ayons aucun regret à nourrir. Il est encore bien trop tôt. Alors si vous pensez à des amis, des parents, des amis de parents ou des parents d’amis, faîtes leur savoir qu’un super camion est à vendre en début d’année prochaine, prêt à remonter de Terre de feu jusqu’en Alaska.
En plus, si notre projet se concrétise, je pourrai enfin déclarer le plus sérieusement du monde que nous sommes arrivés à pied de la Chine.
Désolé.

Nous sommes partis plein ouest, en direction de la côte, et pour la rejoindre il nous a fallut passer deux cols à plus de quatre milles mètres. Cette étape a eu valeur de test pour la mécanique car les moteurs modernes, équipés de filtres à particules, ont tendance à caler à cette altitude et à ne plus vouloir redémarrer. Un garagiste m’avait conseillé de rouler en léger sur-régime, aux alentours de 3000 tours/min, dès franchis les 3000 mètres d’altitude. Facile ! 3000 et 3000. Et effectivement, c’est passé pour nous à 4100 mètres, quand d’autres voyageurs ont calé et sont restés bloqués à 3900m. Mais enfin, nous voilà rassurés de ce côté-là avant d’attaquer les hauts plateaux andins.
Pour être complet sur le registre « mécanique générale », je dois rajouter que la descente infernale du second col, nous ramenant à 500m d’altitude en une heure de temps, a très sérieusement sollicité les freins et l’odeur du liquide nous a averti qu’ils étaient brûlants et qu’il était plus que temps de stopper. Enfin, concernant l’amortisseur avant gauche, je ne saurais dire s’il couine ou grogne mais en tout cas, ça m’énerve. La révision prévue chez Mercedes à Guayaquil nous dira de quoi il s’agit. Toujours est-il que ce que nous avons fait endurer à notre Franky depuis le départ est un gage incontestable, scientifiquement prouvé, qu’il est très, mais très costaud. J’arrête là le chapitre soupapes et pistons, des mots nouveaux pour moi, sachant qu’au début du voyage mes compétences en matière automobile se résumaient à « essence ou diesel ? ».

Je disais donc que nous allions retrouver le Pacifique et ses vagues tant réclamées par Iban mais il serait hypocrite de taire notre propre envie d’air iodé et de poisson frais, d’horizon incitant au farniente, à la réflexion. La montagne c’est grand, c’est beau et tout ça mais c’est en bord de mer et sans conteste que nous nous sentons le mieux. Les enfants de la côte landaise que nous sommes savourent la comparaison : rien ne ressemble plus à l’Océan Atlantique que son grand-frère Pacifique.
Nous nous sommes posés sur la plage désertée de San Lorenzo, en plein dans le mille de la Hors saison et sous son ciel de circonstance, gris et bas. Quelques chiens maigres traînaient leurs queues basses et pelées de gale entre les barques de pêcheurs à la recherche d’une éventuelle carcasse de poisson mal rognée, un vieux Dodge bouffé de rouille attendait son conducteur devant le tout aussi vétuste bistrot de plage et quelques rafales de vent soulevaient des tourbillons de sables et martyrisaient les toits de palme alentours, ajoutant à « l’atmosphère bout du monde » de ce village cul-de-sac. Dans le même temps, au large, les baleines poursuivent leur migration vers le Sud et nous offrent un spectacle éclaboussant. L’ambiance est incroyable et nous adorons.
Sur la plage, des nids de tortues marines sont marqués et protégés par une sorte d’enclos. Nous estimons qu’il y en a une bonne quarantaine et constatons avec bonheur que les mesures de préservation de cette espèce sont menées avec le plus grand sérieux tout du long de la côte Pacifique. Depuis le nord du Mexique nous rencontrons de ces nombreuses plages, identifiées comme lieux importants de nidifications et qui font désormais de cette protection une priorité politique absolue. Disons que les tortues qui échappent aux filets de pêche et à l’ingestion souvent fatale de nos déchets plastiques (et ce n’est pas rien) auront l’opportunité d’une ponte sinon sereine, au moins sécurisée. L’éclosion, elle aussi, se fera sous haute surveillance.
Ce deuxième soir à San Lorenzo, je prépare un truc à manger dans le camion, la température est douce et on va sûrement dîner en terrasse et profiter de notre nouveau jardin avec vue (c’est ça qu’est bon!). Iban sort du camping-car pour rejoindre Julien, assis dehors, et à peine a-t-il refermé la porte qu’un balancement se produit. Le camion tangue et je me dis que mon fils est sacrément costaud pour le secouer à ce point. Sur la table les objets bougent. Dans les placards ils se renversent. J’ouvre la porte et sors pour lui demander s’il n’a pas bientôt terminé de faire l’andouille et j’entends alors Sabrina qui dit à son mari : « Julien ! Arrête de secouer le camion ! ». Julien lui, est assis sur sa chaise de camping, cramponné aux accoudoirs en toile et lui répond : « C’est un tremblement de Terre putain ! ».
La secousse a duré environ trente secondes, ce qui est très long paraît-il, puis s’est arrêtée aussi subitement qu’elle avait débuté. Installés sur la plage, nous avons tout de suite pensé au Tsunami dévastateur et imminent qui allait submerger notre campement et faire de nous de la pâtée pour crabes et autres charognards des mangroves. Alors on a aussitôt questionné un jeune surfeur du village au sujet de notre crainte et celui-ci, sourire amusé et très relax, nous a rassuré.
Lui : Vous avez entendu une alarme ?
Nous : Non.. hein.. moi j’ai rien entendu… moi non plus.
Lui : Pas d’alarme Tsunami, pas de Tsunami !
Nous : Bon, tant mieux, mais c’est fiable cette alarme ? Non parce que bon…
Lui : Buenas noches.
L’épicentre se situait dans les montagnes, à quelques trois cents kilomètres de là, entre Guayaquil et Cuenca. Le séisme pesait son joli 6,2 sur l’échelle de qui vous savez et ça fait vraiment tout drôle. Vraiment.
Le Tsunami n’a pas eu lieu.
L’endroit était très sympa et les températures agréables mais le temps couvert, du matin au soir, a eu raison de notre bien-être et nous sommes descendus le long de la côte à la recherche du soleil. Nous avons faits de chouettes arrêts dans les villages de Curria tout d’abord, puis ensuite Montañita et avons finalement trouvé le spot que nous cherchions, plus au sud, un peu avant d’arriver à Guayaquil.
Engabao est un village poussiéreux et plutôt moche, avec ses murs gris de parpaings bruts et ses bouts de ferrailles oxydés qui attendent l’étage suivant. Il faut le traverser, comme si de rien n’était, et à la sortie, emprunter une piste de terre qui semble se perdre dans les dunes voisines couvertes de buissons. Elle déroule, sinueuse, en longeant six kilomètres de plage pour finalement venir buter sur une pointe rocheuse et son phare avancés dans l’Océan. Il y a là quelques habitations, deux ou trois échoppes et sur la plage, des dizaines de barques multicolores et autant d’énormes rondins de bois qui les feront rouler jusqu’à l’eau. L’Océan, en se heurtant lui aussi à ces rochers, soulève une vague magnifique, une longue droite. Dans le ciel, les frégates planent en nombre en attendant l’heure du casse croûte, du retour de la pêche. Nous sommes au port du village, à Puerto Engabao, surtout connu des surfeurs et des mareyeurs du coin.
Nous roulons jusqu’au sommet de ce promontoire rocheux, avançons jusqu’à nous garer au pied du phare et aux trois-quarts entourés d’Océan, nous positionnons le camion parallèlement à la plage en contrebas. Ainsi installés, nous avons le bonheur d’admirer l’activité frénétique de ce village de pêcheurs, un spectacle millimétré et joué quotidiennement par au moins trois cents acteurs. Il y a ceux qui sortent en mer bien sûr mais aussi ceux qui restent à terre, qui tiennent un rôle précis et entrent en scène au moment voulu.
D’abord arrive un pêcheur à sa barque. Il siffle entre ses dents et aussitôt deux hommes « de la plage» accourent. Ils l’aident à soulever l’avant de la barque pour y glisser, dessous, un rondin de bois. Ils font alors le tour de l’embarcation et poussent ensemble le bateau qui roule ainsi jusqu’à piquer du nez dans le sable. Ils prennent alors un deuxième rondin, retournent vers l’avant, soulèvent à nouveau, glissent ce second rondin sous la barque, repartent à l’arrière, poussent encore et renouvellent l’opération sur cinquante mètres de plage et jusqu’à avoir de l’eau au niveau des genoux. Le bateau étant désormais à l’eau, les « pousseurs » remontent les rondins vers le sec et se dirigent vers un autre pêcheur. C’est ensuite au porteur de moteur de se mettre en action. Il amène le moteur à l’épaule, depuis un hangar de stockage jusqu’à la plage, le fait basculer d’un mouvement de reins, très précisément dans l’encoche qui lui est réservée et le pêcheur n’a qu’à le réceptionner et le verrouiller. Le porteur repart plus léger de quatre-vingt kilos environs ! L’assistant arrive, celui qui partira en mer avec le boss, chargé des filets pliés. Il les jette dans la barque et y grimpe à son tour, prêts à partir. Le départ à la pêche concerne plus de cent barques et c’est un ballet qui dure deux ou trois heures. Les premiers partent vers treize heures et les derniers au plus tard à seize heures. De notre terrasse du jour, sorte de balcon au dessus de l’Océan, nous les voyons ouvrir les gaz plein pot et foncer vers la houle avant que celle-ci ne se brise en rouleau. Ce passage de barre, comme on dit, s’avère souvent très esthétique, une fusion entre l’aérien et le marin, quand l’embarcation s’élance sur la vague puis s’élève comme cherchant à prendre son envol avant de retomber lourdement dans l’entre-deux houle. Il leur faudra parfois franchir trois vagues de la sorte avant d’atteindre le plein-mer. Ainsi quand plusieurs bateaux démarrent simultanément on en prend plein les yeux. C’est un spectacle grandiose !
Après deux heures en mer à remonter les filets de la veille et poser les nouveaux, les pêcheurs rentrent à la plage-port. De nouveau les pousseurs poussent sur les rondins et les porteurs se chargent d’un moteur. Il est dix-sept heures quand les premières « lanchas » sont remontées sur la plage et cette fois les familles sont là. Femmes et enfants participent au nettoyage des filets relevés, trient les prises par tailles et par espèces puis pèsent les caisses remplies et les remettent aux négociants qui travaillent avec la coopérative. Ceux-ci vont les charger dans d’énormes pick-up et chaque jour des tonnes de poissons sont ainsi vendues sur la plage, faisant vivre toutes les familles de cette petite ville. A la nuit tombée, sous les puissants projecteurs des barques, la plage ressemble à une fourmilière. Peut-être y a t’il un millier de personnes en train de s’activer.
Bien-sûr nous profitons aussi de la pêche en achetant du poisson « au cul de la barque » et bien souvent, les jours suivants, il nous sera offert.
Toutefois, le matin, tôt, quelques pêcheurs sortent, une dizaine tout au plus, et reviennent deux heures plus tard, sur le coup des neuf heures quand la plage est encore quasi déserte. Eux, leur spécialité, c’est la langouste. Là, à l’arrivée de la barque, elles se vendent à quatre dollars la livre soit environ six euros le kilo. Inutile de vous dire…
Nous avons passé six jours à Puerto Engabao, toujours en compagnie de la Bétaillère n’home-made.
Iban surfe, Amélie joue avec sa copine Léa et nous, on savoure.
Quelques jours plus tard, à Guayaquil, nous nous embrassons sans trop savoir si nous nous reverrons. Bonne route Julien, Sabrina et Léa ! Ce fut un plaisir.

Huanchaco, Pérou, le 6 octobre 2018.

Pour ceux qui s’en inquiétaient, bonne nouvelle ! Franky va très bien et y compris les amortisseurs. La révision faite chez Mercedes-Benz à Guayaquil nous a rassuré quant à ce bruit persistant qui me crispait passablement. Il s’agit en fait d’une attache en plastique qui a cédé au niveau de la calandre. Celle-ci a donc un petit jeu et sur les bosses ou dans les trous, elle frotte sur le capot qui la surplombe provoquant ce couinement. Une bricole de carrosserie donc.. Ceci dit, Guayaquil c’est comme dans la chanson :  « Tanto calor no se puede aguantar ».
Nous avons alors quitté l’Équateur pour le Pérou avec à nouveau un passage frontière surpeuplé d’exilés vénézuéliens. Ici, nous avons croisé des centaines de personnes fatiguées, des mères aux regards perdus, des enfants sales, des dos courbés, des corps avachis le long des murs et des files d’attente, une humanité épuisée. Le gouvernement péruvien, dans un soucis humanitaire leur propose de la nourriture, des douches, des consultations médicales et des soins. L’essentiel ! Cette situation m’affecte, m’attriste et je ne peux m’empêcher de penser à la France, à la façon dont notre gouvernement laisse crever des gens en mer ou organise la chasse aux migrants. Honte ! Autre choix politique méprisable, les sanctions économiques votées contre le Vénézuela. Elles favorisent cet exode, cette misère humaine. Pour quelles raisons au juste ? Je vous mets sur la piste… dans ce pays le pétrole est national.

Ce matin nous avons quitté la côte péruvienne, cette zone désertique et jusqu’ici franchement sale. Iban a surfé tous les jours pendant trois semaines, nous avons fait le plein d’iode et nous nous sommes aussi ensablés force douze sur un bivouac nocturne puis désensablés le lendemain avec l’aide précieuse de Consencio, chauffeur-routier de son état, souriant et édenté. Il est temps de bouger !
Direction Huaraz, la Cordillère Blanche avec ses cols à 4500m et ses vingts sommets à plus de 6000m. Autant dire que ça va grimper !

4 commentaires

  1. Un petit passage autour de Lima. Si c’est le cas le bonjour à Freddy y Violeta. (saisissez tarpuy sur un moteur de recherche et vous trouverez leur hogar).

  2. Bonjour les Positives Latitudes (désormais Australes)!
    Encore un article magnifiquement écrit.
    Qui plus est avec ma contrepèterie préférée.
    Bonne route et espérons un jour un bon vol vers l’Asie !

  3. Merci pour ce recit épique …. un vrai roman

    l’automne arrive lentement ici , peu d epluie pour les champignons et trop pour les habitants de l’aude.

    Eleonore a pris son billet pour la Bolivie Santa Cruz le 1er janvier 2019 , peut-tre vos chemins se croisereront-ils ?

    bon voyage

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