De la Colombie à l’Equateur en camping-car

Quelque part entre Popayan (Colombie) et la frontière équatorienne, le 20 août 2018.

entre Popayan et la frontière équatorienne…

Je me souviens d’un hôtel-bar-restaurant, sur la côte landaise, dans lequel j’ai travaillé comme serveur durant deux étés. Je devais avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans, revenais d’un voyage de neuf mois en Asie et la vie comme la planète Terre, aussi belle l’une que l’autre, s’offraient à mon extraordinaire gourmandise. La patronne du lieu était une toute petite femme aux allures de souris et qui, depuis un demi-siècle, tenait la caisse derrière ses lunettes rondes. Elle avait à peu près quatre-vingts ans. Son fils avait fait carrière à ses côtés, en chef de cuisine reconnu dans les environs et désormais proche de la retraite, il veillait d’un œil plutôt paternaliste au bon fonctionnement de l’affaire familiale. Il se dégageait une incroyable douceur de cet homme que je n’ai jamais vu s’énerver mais, pour qui remarquait ses épaules basses et son pas traînant, cette douceur évoquait sans doute davantage le fruit d’une profonde lassitude, d’une déjà bien mûre résignation. J’imaginais alors que tant d’années de labeur sous la houlette maternelle n’y étaient pas étrangères et ressentis une forme de triste empathie pour ce vieil oiseau qui n’avait pas su quitter le nid.
Je me souviens précisément de ce matin, lorsqu’un représentant en cigarettes lui livra commande au bar et posa sur le comptoir, en guise de cadeau, quelques T.Shirts promotionnels au logo ailé de la marque « Gauloise ». L’après-midi même, il portait un de ces T.Shirts et je le vis ensuite, durant tout l’été, le revêtir au moins trois jours par semaine. À l’évidence c’était son préféré ! Dans le dos, s’inscrivait sur fond de paysage saharien la phrase suivante :  « Pour ceux qui rêvent de tracer leur propre aventure ».
Au mois d’octobre suivant, une fois la saison terminée et riche de trois salaires plus quelques pourboires, je m’envolais pour l’Inde avec l’ambition de la traverser à bicyclette, du nord au sud. Ce que je fis.
Forcé de constater que le souvenir de cet homme et son T-Shirt m’accompagne depuis vingt-cinq ans, je commence à croire qu’il m’a aussi influencé. Chaque vie est une aventure en soi.

Ibarra, Équateur, le 25 août 2018.


L’aéroport international El Dorado de Bogotà présente la particularité d’une gigantesque baie vitrée donnant sur les tapis de récupération des bagages. Ainsiaaa en ce cinq août, le nez collé aux vitres, nous attendions d’apercevoir nos amis en quête de leurs sacs à dos. De nombreux passagers regardaient déjà tourner les valises lorsqu’ils sont apparus. Nous avons agité nos bras, sauté en tous sens pour attirer leur attention et lorsque nos regards se sont croisés, l’émotion commune s’est traduite par des bras en « V » et un immense sourire sur nos visages, celui des retrouvailles.
Après les chaudes embrassades et la délicieuse cigarette post-long-courrier, nous avons sauté dans un taxi en direction de la Candelaria, le quartier historique de Bogotà. De manière à être proches de leur hôtel, nous avions garé Franky sur un parqueadero du quartier et pris une chambre pour nous et les enfants, à deux rues de là. Nous nous sommes rejoints aussitôt leur installation réglée, autour d’une pizza à emporter dans le patio de notre hôtel et Amélie retrouvait enfin Doudou Rouky, oublié un mois plus tôt dans un hôtel de l’aéroport de Bilbao (franchement, les aventures de ce Doudou mériteraient une BD). Il était déjà vingt-deux heures, la nuit s’annonçait fraîche et malgré la fatigue de leur voyage, Babé et David nous accompagnèrent quelques heures supplémentaires en levant nos premiers verres d’aguardiente à l’amitié. Plus tard, un client français de l’hôtel, mécontent mais correct, nous a fait comprendre que nous parlions vraiment trop fort, qu’il était tard et que nous ferions bien d’en rester là. Tout va bien, rien n’a changé !
Le lendemain nous avons marché dans le quartier et pris un téléphérique qui nous a juché sur le Cerro Monserrate. De là-haut, la gigantesque Bogotà s’étendait à nos pieds devenus aussi lourds que nos souffles étaient courts ! Entre une balade sur la plage et crapahuter à trois mille et quelques mètres d’altitude, la différence est sportive. Bref, on est tous rentré claqués et moi le beau premier en mode « payes tes clopes ! ».
Le mardi, le quartier était bouclé par d’innombrables policiers et militaires pour cause de cérémonie d’investiture officielle du nouveau Président de la République colombienne, Monsieur Duque. Ce dernier a la quarantaine, un sourire berlusconien, le brushing du gendre idéal qui va avec et bien sûr, est soutenu par les médias dominants du pays et le grand patronat colombien, ce qui revient au même. Il saura leur rendre, à n’en pas douter. En attendant, nous, ce genre de festivités….On se barre.

Alors ensuite, on a roulé et les exclamations admiratives « Holalalalalalalaaaaa !! », « Popopoooow », ainsi que « Wouahhh ! Regard’çà ! » furent les plus utilisées, environ à chaque kilomètre parcouru. C’est vrai que la Colombie est stupéfiante (sans jeu de mots). On passe de trois milles mètres d’altitude à cinq cents mètres en une heure de temps, on est perdu dans une jungle luxuriante un jour et isolé dans un désert le lendemain, on peut se geler les coudes et suffoquer dans la même journée, et où que ce soit dans ce magnifique et grand pays. En amoureux des plantes et en jardiniers aguerris, Ptiku et Babé se sont régalés. La végétation, ici, étale son exubérance, affiche sa toute puissance et règne en maîtresse des lieux. Prenez une graine de votre choix, lancez-la n’importe où et revenez le lendemain ; vous y trouverez une tige !
Dans notre visite du Sud de la Colombie et entre autre mille péripéties, nous avons vu Saturne et ses anneaux dans le désert de la Tatacoa, nous avons eu un accrochage avec une voiture et nous sommes fait piquer un sac par la même occasion (celui de Babé), nous avons fini au commissariat du quartier le plus chaud de Neiva, entre deux gangs, nous avons chevauché au grand galop sur les hauteurs de San Agustin, nous avons emprunté une piste démentielle à travers jungle et sur un volcan, nous avons profité des eaux chaudes de Aguahirviente, nous avons fait connaissance avec quatre familles de camping-caristes français à Popayan et avons fait ce soir là un apéritif mémorable, nous avons fermé le Dr Jones, bar rock de Cali, avec le patron et au petit matin, etc. Il va de soit que cette liste est tout à fait incomplète. Nous avons aussi beaucoup parlé de nos vies, de nos enfants, de société, d’orties, de bouffe, de boxe, de la famille Es Lo Que Hay, de voyages et à nouveau de nos enfants. Nous avons aussi goûté, curiosité oblige, à l’aguardiente de chaque département traversé et à deux ou trois reprises, jusque tard dans la nuit, installés dans nos chaises de camping et sous les étoiles du ciel colombien, bienheureux. Je l’avoue, le verbe « goûter » fut alors un euphémisme.
Enfin, pour la joie de retrouver des amis dans ce genre de contexte, vivre avec eux un bout d’aventure commune, partager de vieux souvenirs dans un présent si dense et s’en fabriquer de nouveaux pour plus tard, pour les prochaines retrouvailles, mais aussi pour leur bonne humeur, leur savoir-vivre en bourlingue et leur savoir-vivre tout court, pour être venus jusqu’à nous, et bien pour tout ça, merci Babé et Ptiku ! C’était extraordinairement bon !
Ainsi, deux semaines ont passé et à nouveau nous nous sommes embrassés de tous nos bras.
Nous partons vers le sud et ils s’envolent vers le nord. Que les vaya bien, amigos !
J’envie déjà ceux qui feront les prochains apéros en leur compagnie.

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De retour à Popayan, nous retrouvons Marie, Sébastien et leurs quatre enfants, une chouette famille que nous avions croisée un mois plus tôt. Il y a aussi nos amis de « la Bétaillèrre n’home-made », de « Mafamillenballade », de « En avant tout’ » et de « Escapade en famille », autant de camping-cars français, de bourlingueurs, d’enfants nomades. Que dire du plaisir de ces discussions entre voyageurs ? C’est une fois le bivouac installé que nous lions vraiment connaissance autour d’un café ou d’une bière glacée et naturellement, chacun y va du résumé de sa journée de route. Plus tard, les échanges autour de nos vies précédentes, c’est à dire d’avant le départ, ne laissent aucune place au doute ; nous sommes très différents quant à nos origines sociales ou géographiques, quant à nos parcours professionnels, quant à nos croyances ou convictions, quant à nos motivations. Cependant, nous partageons un évident et profond amour commun. On peut le voir qui pétille dans les regards au détour d’une anecdote ou qui s’affiche en rides rieuses, au coin des yeux. C’est l’Amour de la Vie ! Cet élan, cette énergie, cet appétit qui nous pousse à la croquer à pleines dents tant qu’elle s’offre à nous, tant qu’on la tient dans la main.
Finalement, les sensibilités des uns et des autres feront que nous partagerons un bout de route ensemble ou que nous nous retrouverons par-là au grès du hasard, mais toujours dans un esprit de camaraderie et d’entraide si nécessaire. La buena onda est voyageuse !
Nous avons donc continué vers le Sud et la frontière équatorienne.
Nous dépassons alors quotidiennement des groupes d’hommes et de femmes, d’enfants et d’anciens qui marchent en file indienne sur le bord de la route. Chacun porte un sac, un nourrisson, tire une valise à roulettes ou encourage un enfant fatigué pour finalement le prendre sur un avant-bras disponible. Tous ont quitté le Vénézuela où la situation économique semble désespérée. Un ancien restaurateur de Maracaïbo, Carlos, me racontait que le kilo de haricots était progressivement passé de dix bolivars à trois cents bolivars en un mois et que sa valeur aujourd’hui devait dépasser les deux milles bolivars, les dix milles ou les cent milles peut-être. Qui sait ? La monnaie n’a plus aucune valeur et les produits non plus.
Parmi ces vénézuéliens exilés, comme Carlos, certains possèdent des millions de bolivars en cash. Ils ont des piles de billets de banque impressionnantes mais qui malheureusement pour eux ne valent plus rien. Ce sont des vies qui basculent !


Nous sommes volontairement arrivés très tôt au passage frontière pour l’Equateur en sachant qu’après sept heures, des centaines de vénézuéliens s’y présenteraient aussi. Nous passons encore plus rapidement que nous ne l’avions espéré et faisons nos premiers tours de roues équatoriens en compagnie de La Bétaillère n’home-made, Julien, Sabrina et leur fille Léa. Nous passons par Quito pour nous rendre aux pieds du superbe volcan Cotopaxi. Son cône enneigé culmine à 5900 mètres et quant à nous, nous bivouaquons à 3800m. Durant la nuit, je me suis réveillé le souffle court et dut sortir du camion où l’oxygène, pour quatre dormeurs, se raréfiait d’autant plus.

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Nous sommes ensuite allés à Baños de Agua Santa, une petite ville thermale. Garés derrière le skate park, à deux rues du centre-ville, nous y passons quatre jours à regarder nos enfants progresser en skate, trottinettes ou rollers et profitons quotidiennement des bassins d’eau chaude municipaux. Un petit massage là-dessus et c’est reparti. Direction El Puyo à l’entrée de l’Amazonie, pour voir…
Mais la côte Pacifique nous appelle et Iban s’en fait le porte parole. Cap à l’Ouest !

Nous avons donc laissé la Colombie derrière nous après y avoir passé presque trois mois. Ce furent des paysages magnifiques, de la bonne humeur, de la gentillesse, de la musique et des couleurs. Partout ! C’est un pays qui marque les esprits par la gaie spontanéité de sa population. Si vous souhaitez rencontrer les colombiens, il n’y a rien de plus simple : Venez en Colombie et ils se chargeront du reste ! Ils sont curieux, souriants, avenants, blagueurs, aidants, ouverts, festifs, danseurs, chanteurs, amoureux, en un mot : vivants !
Tout comme le Mexique, la Colombie restera dans nos cœurs. Ce fut une traversée tellement heureuse !

Désormais, les hauts plateaux andins approchant, nous allons en direction de Guayaquil pour faire une grosse révision de Franky. Les routes d’Amérique centrale et de Colombie, les milliers de dos-d’ânes franchis et les pistes infernales ont laissé quelques traces de fatigue sur notre maison roulante. Absolument rien de grave mais disons qu’après quinze mois de voyage, le moindre bruit nouveau est immédiatement décelé. Il en est un qui persiste à l’avant gauche du camion : l’amortisseur sans doute.
Affaire à suivre.

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3 commentaires

  1. Vous lire à 6h du mat dans la grisaille du jour qui se lève au fin fond du chemin du Barboulet à St Sever donne qu’une envie : se barrer !!! loin si possible de cette grisaille et de la tristesse de cette ville ! comme quoi vous me faites voyager ! bonne continuation , inutile de vous dire de profiter de chaque instant !! hasta pronto besos a todos

    1. Salut Hortensia, nous pensons à Saint Sever avec une certaine nostalgie mais dans l’état actuel des choses, je t’avoue que nous n’avons aucune envie de rentrer si ce n’est pour revoir les amis et la famille.
      Besos

  2. Bonjour la familia Daugreilh.
    Vraiment une belle épopée, de belles histoires que vous récoltez au grès des chemins. La nature humaine et terrestre est d’une richesse que le cul vissé sur des certitudes pourrait envoyer valdinguer en un claquement de doigts. J’avais une question et j’ai trouvé une partie de ma réponse : l’amour de la Vie.
    Belle et bonne route à vous quatre enfin cinq (si les allemands sont chargés d’histoire, ils n’en font pas moins de bagnoles solides 😉

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