Amérique centrale en camping-car, 1ère partie

El Cuco, El Salvador, le 21 avril 2018

Il y a un an et demi je vendais Dèche Dise, le restaurant qui avait occupé mes journées et beaucoup de mes nuits durant sept ans, travaux compris. Deux semaines plus tard, le premier décembre, je renfilais le costume d’éducateur à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, tout angoissé que j’étais à l’idée de n’avoir plus rien à faire, comme ça… d’un pet. Je me disais que trente-cinq heures hebdomadaires seraient du gâteau, les ayants effectuées parfois dans un seul week-end, et que ça me permettrait ainsi une sorte de descente en douceur, de la sur-activité vers l’oisiveté.

J’avais donc rembauché éducateur depuis environ un mois quand un matin, alors que je me rendais au boulot, au 4 rue des remparts à Mont-de-Marsan, je me garai, descendis de voiture et me plantai, entre abrutissement et réveil, devant la porte close de PROMOCASH. En bande dessinée ça donne des bras ballants, des yeux imbéciles et « M’enfin ! » dans la bulle. J’étais revenu sur des pas mille fois empruntés afin de faire les courses pour le restaurant ! « Normal, on est mardi ! », me suis-je dis.

Ce matin là, je suis arrivé au bureau avec cinq minutes de retard, quelques questions personnelles en tête et une drôle d’impression : la vie que nous menons nous conditionne à la perpétuer. Ensuite j’ai eu autre chose à faire….

Mais enfin, (sans bras ballant ni air bêta), cette anecdote sert surtout à illustrer l’inverse de ce que nous vivons depuis dix mois : nous n’avons pas emprunté deux fois la même route, le même itinéraire, pas franchi deux fois le même stop ou feu rouge. Tous les matins nous prenons un chemin inédit vers l’inconnu. Essayez d’imaginer l’effet que ça fait…. Vraiment … Alors ? …

Franchement, j’aimerais bien avoir vos impressions en commentaires….

Quoi qu’il en soit, c’est juste ce qui nous arrive quotidiennement depuis bientôt un an.

Et c’est assez simple en fait : il n’y a pas de Promocash au Salvador.

Du Belize nous n’avons pour ainsi dire rien vu, si ce n’est un pays totalement différent du Mexique de par sa composition ethnique. Des noirs, des asiatiques, des indios et des blancos en proportion semble t-il égale, paraissent coexister dans une ambiance très cool, toute caribéenne, en parlant anglais. Voilà, nous ne nous attarderons pas plus de trois jours, le temps de traverser ce petit pays en faisant ce constat.

Nous devons rallier Guatemala la Ciudad au plus vite pour refaire les passeports des enfants et passons la frontière guatémaltèque au petit matin, en moins de deux heures et entre deux averses.

Nous traversons alors quelques coquets villages aux jardins fleuris et bien entretenus quand tout autour, la densité et le désordre naturel de la jungle font contraste. En début d’après-midi nous arrivons à Tikal, cité Maya considérée comme la capitale de cette civilisation antique. Le site est gigantesque et enfouie en plein cœur de la forêt. On se croirait projetés dans Tintin et les Picaros, le général Tapioca en moins. Les pyramides culminent à 70 mètres de hauteur et juchés sur leur sommet, nous admirons l’épais tapis vert de la canopée qui s’étend à perte de vue, là, juste en dessous. Nous assistons alors aux guerres de territoires des singes hurleurs, aux courses poursuites désordonnées et bruyantes de dizaines de perruches ou de perroquets gris. Ils surgissent au dessus des arbres telles des flèches multicolores et y replongent un instant plus tard, de sorte que de notre position isolée, tels des naufragés sur un rocher, on dirait voir des poissons volants, de drôles de poissons à plumes jouant à la surface d’un océan végétal. Plus tard, nous redescendons de notre promontoire jusqu’à retoucher la terre ferme. Là, nous croisons une tribu de tapirs plutôt désinvoltes, nous ignorant superbement, tous occupés à fouiller le sol de leur long museau à la recherche d’une appétissante fourmilière. Ça grouille de vie à tous les étages!»

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Il nous faudra deux jours pour rallier la capitale et nous bivouaquerons sur la très chic 5ème Avenue, dans la zone 14, tout près de l’ambassade de France. Ici, la moindre boutique possède son gardien-portier, armé jusqu’aux dents : Fusils à pompe, revolvers ostensibles au ceinturon, les porte-flingues sont postés à chaque pas de porte. Sur la pelouse d’un trottoir, une petite dame promène un caniche. À moins que ce ne soit l’inverse.. Elle est vêtue d’une jupe tombant au dessous du genou, d’un chemisier assorti, petit ensemble bleu ciel, et le tout couvert par un tablier brodé et d’une blancheur impeccable. L’image même de la soubrette, de la servante, de la bonne à tout faire d’une famille de puissants. Le symbole en est leur chien, ou plutôt leur chienne, si l’on en juge aux petits nœuds de satin rose qui coiffent chacune de ses oreilles parfaitement toilettées. Elle tire sur la laisse en marchant fièrement, tête haute, quand la dame la retient le plus délicatement possible pour ne pas fâcher l’animal, visiblement fatiguée. Le chien du maître est aussi son maître et sur l’avenue passent de grosses voitures aux vitres teintées.

Les démarches furent rapides et nous ressortons de l’ambassade de France avec l’espoir d’obtenir les nouveaux passeports sous quinzaine, avec l’arrivée de la prochaine valise diplomatique. Entre temps nous irons visiter Antigua, l’ancienne capitale coloniale. Nous y passons finalement trois jours sous un ciel gris et des températures relativement fraîches et décidons à l’unanimité d’aller à la plage. Nous y retrouverons une famille nantaise en bourlingue depuis quatre ans et qui effectue le parcours inverse au nôtre. Ils sont arrivés en Argentine, ont acheté leur camping-car à des français, qui eux terminaient leur road-trip, et ont démarré en direction du Canada. Nous réalisons surtout qu’il est parfaitement possible de vendre Franky en Amérique du sud, une fois que nous y serons. Et ça c’est cool.

Nous arrivons à La Palizada, une bourgade s’étirant le long de sa plage de sable noir, volcanique, et apercevons les Vallon-Lagrange attablés sous des cocotiers et qui nous font de grands signes en voyant passer notre camion. Nous les rejoignons.

Le propriétaire du lieu est un bourlingueur français d’environ quarante ans, Greg, que tout le monde, dans le village, appelle « Vida ». Il nous accueille de la plus aimable des façons, c’est à dire sans chichi, et en nous mettant gentiment à l’aise. On est ici chez nous et si on a besoin de quoi que ce soit….Ok ! Nous installons le camp moyennant 80 quetzals par jour (environ 9 euros) et pourrons jouir de la grande piscine, de la rampe de skate et des planches de surf dont il dispose. Greg a passé le plus clair de ses vertes années à sillonner les continents, sac au dos et planche sous le bras. Il est un de ces surfeurs qui font de leur passion un mode de vie, et c’est ici, devant le Pacifique et en face d’une superbe vague qu’il a finalement décidé de poser son sac. Il y a six ans de cela, il a acheté ce bout de terrain avec maison et piscine, et y a créé son Pacific Surf House, ce lieu qui respire la buena onda. Mais dès lors qu’il a ouvert son commerce, restaurant puis camping, puis hôtel, ses voisins n’ont eu de cesse de le dénigrer, le diffamer ou faire preuve de mesquinerie à la moindre occasion, bref … de l’emmerder. Je vois plutôt bien de quoi il en retourne pour avoir eu moi aussi, dans ma vie de restaurateur, un voisinage des moins bienveillants et des moins intelligents, ce qui est, en fait, à peu près la même chose. Il est le seul étranger du village si bien que ses deux maudits voisins latéraux y vont aussi régulièrement de leurs propos racistes à son encontre :« puto gringo » étant leur préféré. Un soir que nous discutions de ses difficultés avec eux et afin d’illustrer la douloureuse discrimination dont il est victime, il me dit : « Ils me parlent comme à un arabe, c’est affreux ! ». Je lui fis remarquer que dans notre beau pays de la fraternité, celle là même qui s’affiche fièrement au fronton de chaque mairie de chaque village, les arabes dont il me parle sont bel et bien français et d’autant plus que la plupart d’entre eux y sont nés et ne connaissent parfois que leur pays natal: la France. Ça donne l’ampleur de la bêtise du racisme hexagonal, si tant est qu’un racisme puisse être moins con qu’un autre ! Car pour en être victime, il faut d’abord s’être risqué à sortir de son petit chez soi. C’est pourquoi les bourlingueurs, en règle générale, fustigent le racisme pour l’avoir éprouvé. Les bourlingueurs savent que les hommes, qu’il soient noirs, blancs, gris, jaunes ou rouges, qu’ils soient musulmans, chrétiens, hindouistes, juifs ou athées, et bien les bourlingueurs savent, pour les avoir côtoyés chez eux, qu’il n’est pas question de couleur de peau ou de religion dans le racisme. C’est une tare toute personnelle, une incapacité individuelle. Ou bien un homme est un bon mec ou bien c’est un sale type, qu’il soit noir ou blanc, chrétien ou musulman. Voilà ! Ça oui, c’est universel !

C’est sur ce constat partagé que Greg et moi nous souhaitons bonne nuit.

Chaque matin il prêtait un long-board à Iban et ils traversaient la rue ensemble pour une première cession de surf. Iban y retournait seul, une ou deux fois dans la journée et se gavait de glisse autant qu’il s’épuisait. Il rentrait alors au camion vanné et béat, et moi je trouvais ça très chouette de voir mon fils heureux. Nous avons passé cinq nuits chez lui et autant de journées délicieuses. En guise de remerciements, Céline lui a offert une grande pièce de macramé, activité dans laquelle elle passe de plus en plus de temps, les lectures fraîches se faisant rares. Iban, de son côté lui a offert un tour de drone, des images de son chez lui vu du ciel, quand Amélie, elle, confectionnait un panneau fleuri et à message écologique : La Playa No Es Un Basurero ! (La plage n’est pas une poubelle!).

Moi, j’ai payé ma bière.

Mille merci à Greg, un bon mec !

Nous avons ensuite gagné les rives du lac Atitlan, bordé de volcans et plongé dans la grisaille. Le vent est froid, le ciel bouché, et comme souvent dans ces cas là on ne s’attarde pas. Deux jours plus tard nous rejoignons Chichicastenango et son marché aussi multicolore que traditionnel qui a fait la renommée de la ville. Fernando et Lydie nous accueillent sur leur parking durant trois jours. Il fait toujours froid et gris. Nous ne sommes pas habitués à autant de pluie… On se déplace à nouveau, au sud de Quetzaltenango vers le village de Zunil. Céline a repéré sur Ioverlander, notre application préférée, un camping posé aux pieds d’un volcan et proposant des saunas et hammams naturels utilisant les eaux chaudes et autres vapeurs volcaniques. Nous restons deux jours à profiter de ce lieu où la détente est de rigueur et nous y serions resté davantage si nous n’avions reçu ce message de l’ambassade : Les passeports sont disponibles. Génial ! On file à la capitale les récupérer et on file vers le sud et la république du Salvador.

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Trois jours plus tard nous franchissons la frontière non sans difficulté car il y a embrouille avec les passeports des enfants. Les vieux, où figurent les tampons d’entrée au Guatemala, sont annulés pour permettre aux nouveaux d’être valides. Sauf que ces derniers ne portent justement aucune trace de cette entrée dans le pays. Il nous faudra batailler, argumenter et démontrer les incohérences de l’administration guatémaltèque et l’absurde de la situation avant de pouvoir passer. Cette frontière aura été la plus laborieuse à franchir, près de quatre heures pour sortir du Guatémala. Côté Salvador, rien ! Pas de tampon ni de vérification, seul le véhicule est à déclarer. Les accords entre quatre pays ( Guatemala, Salvador, Honduras et Nicaragua) permettent de circuler sans contrainte de l’un à l’autre et pour nous, touristes étrangers, nous avons trois mois maximum pour atteindre le Costa Rica.

Ici, au Salvador, nous sommes assommés par la Chaleur. Il fait 35°C à neuf heures du matin et 40°C à 10h. A midi nous ne cherchons plus à savoir et nous réfugions au bord de l’Océan, à l’ombre d’une palmeraie pour profiter de la brise marine. Le soir elle s’essouffle et annonce une nuit torride et sans air. Nous posons nos hamacs entre deux arbres ou sous une palapa et dormons à l’extérieur, le ronron du ressac en fond sonore.

Demain, après demain au plus tard, nous devrons quitter ce petit village côtier de El Cuco où nous nous sentons vraiment bien, mais nos réserves en eau potable semblent s’évaporer et nous devrons aller au ravitaillement en empruntant une nouvelle route.

Si j’aperçois un Promocash je m’y arrête.

Affaire à suivre…

 

8 commentaires

  1. Il vous a fallu une certaine forme de courage, pour embrasser cette vie d’aventuriers.
    Le déclic “départ” est très bien relaté et parfaitement expliqué.
    Merci pour ces beaux récits émaillés de rencontres fortuites.
    Bonne continuation.

    1. Merci Christian pour ton commentaire. Nous aurions pu rajouter que le plus important pour faire un voyage, c’est justement de commencer par partir. En espérant te proposer la lecture de nos récits encore longtemps…

  2. Tous les matins un chemin inconnu??? Euh…
    La liberté d’en prendre un inconnu, ou aucun d’ailleurs, chaque matin peut être grisante pour certains, flippante pour d’autres, mais pour moi serai zenifiante, entre oisiveté et activités intenses… Partir ainsi c’est finalement non seulement cheminer vers ailleurs mais aussi beaucoup cheminer vers soi car cette liberté offre la possibilité de s’ecouter, d’aller à l’encontre de ses envies, de son corps, etc. Mais à 4 le peut-on réellement car on reste tributaire des envies de chacun, envies parfois concordantes mais pas toujours dans la même temporalité.. Bref tout ça mène quelque part mais certainement pas chez Promocash ;-).

    1. Ha ha ha !!! Non, pas de Promocash en vue…
      Pour le reste tu as raison chacun vit et ressent différemment une même situation. Alors que j’écris ce message, je ne sais pas où nous dormirons ce soir et sincèrement aucun de nous ne semble trop s’en inquiéter. Il est 15h30. Je connais de mes proches qui seraient au bord de la crise de nerfs dans ce genre de situation…
      Merci pour ton commentaire en tout cas.
      Amicalement.

  3. C’est toujours avec beaucoup de plaisir de lire vos aventures. Mr MUSSO peut se rhabiller !
    Aventure, humour, tendresse, partage… C’est un régal.
    Avancer sans cesse ( peut etre parfois avec qques regrets) doit être formidable. Quitter des gens merveilleux et leur culture, des paysages superbes et se dire que…un peu plus loin…à nouveau votre coeur sera bouleversé.
    C’est magnifique. Vous etes une petite famille magnifique.
    Bises des Creusois

    1. Merci Zozo !!!
      Tu résumes parfaitement ! …un peu plus loin… à nouveau notre coeur sera bouleversé.
      Merci pour ton gentil commentaire et en espérant te proposer de nos récits encore longtemps.
      On vous embrasse tous les trois très affectueusement.

  4. Faites vous livrer !!!! Sur qu’il ne me manquerait pas , bon la il faut que j,aille ouvrir la Pizz ,
    Merci pour vos récits , bon voyage . Plein de bisous

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